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Présentation

« Une historicité profonde pénètre au cœur des choses » (Michel Foucault, Les Mots et les choses)

Une bibliothèque compose t-elle une archive ? [1] Si oui, de quoi se fait-elle l’écho ? Et qu’est-ce qui dans une bibliothèque fait archive ? Les ouvrages et l’ensemble de la documentation en constituent certes le cœur, mais qu’en est-il des modes de classement, des fichiers, des fiches elles-mêmes, qui sont depuis le XIXe siècle [2] la manière de classer et de référencer un fonds avec le plus de clarté possible, dans l’objectif de comprendre, de faire comprendre et donner accès à un monde spécifique [3] ?

Ces « objets » du classement sont, nous le savons, menacés de disparition à l’ère du numérique et de la dématérialisation. Ils deviennent alors « traces » ou « témoignages » d’une manière d’envisager l’histoire des archives et de ses processus de désignation qui permettent que chacun, du conservateur au lecteur,  puisse établir un langage commun.

Une bibliothèque conserve, range, présente et communique des documents. Ces documents sont référencés ; ils l’ont longtemps été sur des fiches, témoins fragiles de la richesse infinie des sources, elles-mêmes rangées par thème, auteur, matière, lieu géographique, période historique, ou tout autre découpage qui, répondant à une logique du rangement et de la classification, permettra d’en retrouver la trace, en dépit du temps, des révolutions matérielles, des déménagements, de la succession des responsables du lieu…

Mais la fiche qui indique le chemin jusqu’au document, à l’instar de toute trace matérielle, peut-elle résister au processus inexorable de la dématérialisation, dont le fichier numérique se fait l’abstrait récepteur ? Rien n’est moins certain et nous pouvons dans ce cas l’envisager comme devenant elle-même archive, trace d’une culture de la conservation et de la bibliométrie qui tend à se transformer, à se dématérialiser afin de rendre plus direct et plus accessible l’accès à la source, sans plus de recours à une médiation humaine.

La fiche porte en elle un cheminement, une écriture et une langue qui participent au parcours de la recherche. Appréhendée comme une trace, elle en présente les symptômes : fragilité et subjectivité, artefact sur lequel s’inscrivent mémoire, histoire, singularité et volonté de montée en généralité… c’est de cette aventure, personnelle et éminemment publique à la fois, que les photographies de Pharoah Marsan nous présentent un témoignage singulier : une photographe contemporaine regarde une bibliothèque consacrée au théâtre, celle de la Société d’Histoire du Théâtre[4]. Elle ouvre les tiroirs en bois des fichiers qui permettent aux lecteurs d’accéder aux ouvrages et archives par le jeu des mots-clés.

Elle s’arrête sur les fiches cartonnées, qui découpent, structurent en le thématisant, le rangement des petites fiches relatives aux documents conservés dans le fonds de la SHT. Ces fiches cartonnées sont des objets en devenir archivistique, des objets qui désignent soit des choses, des idées, des abstractions, des théories, soit encore des protagonistes de l’histoire du théâtre –auteurs, metteurs en scène, comédiens, décorateurs, architectes…

Leurs couleurs s’estompent peu à peu et sur chacun d’elle, une écriture à la plume, elle-même trace d’un moment de l’histoire de l’écriture et de la conservation, remplacée. Ces fiches sont aussi les témoins d’une manière d’aborder les mondes du théâtre, norme en apparence mais chamboulée et profondément marquée par l’histoire de la société elle-même et son cheminement dans l’historiographie du théâtre.

Photographiées par Pharoah Marsan, les fiches deviennent des images survivantes[5].  Elles transportent la dimension fantomatique de leur objet. Elles manifestent « la mémoire à l’œuvre », et la situation particulière de ces fichiers – au moment où un outil tend à devenir une archive.

Les fiches (re)présentent et mettent en récit une politique de conservation de l’événement théâtral, embrassant sa généalogie littéraire (le théâtre, c’est souvent au départ un texte), son devenir scénique, ses contours techniques, son économie et sa diffusion (supports de communication et articles de presse)…  La fabrique de l’histoire du théâtre passe par ces mots qui renvoient à un moment de la vie théâtrale comme à un moment de l’écriture de son histoire.

Notes

[1] Yann Potin pose la question à propos de l’IMEC ou de certaines bibliothèques universitaires dans « L’historien en « ses » archives ? », À quoi pensent les historiens, Christophe Granger (dir.), Paris, Autrement, 2013, p. 102.

[2] L’usage et la pratique du mot « fiche » désignant « une feuille cartonnée qui porte des renseignements en vue d’un classement » apparaissent en 1865. Le « fichier » apparaît lui en 1922, et le verbe « ficher » en 1934. Cf. Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française, « fiche », p. 1421-1422.

[3] Georges Pérec, Penser/Classer, Paris, Hachette, 1985.

[4] La « Société des Historiens du Théâtre » a été fondée en 1932 à l’initiative d’Auguste Rondel, Sous sa présidence, un petit groupe de professeurs, d’érudits, de collectionneurs et d’hommes de théâtre s’associent pour mettre en commun leurs recherches et travaux : Ferdinand Brunot, Léon Chancerel, Jacques Copeau, Max Fuchs, Félix Gaiffe, Madeleine Horn Monval et JG Prod’homme.

[5] Voir Georges Didi-Huberman, L’image survivante. Histoire de l’art et le temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, éditions de Minuit, 2002.

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Photographie Pharoah Marsan © 2013

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Photographie Pharoah Marsan © 2013

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Photographie Pharoah Marsan © 2013

Photographie Pharoah Marsan © 2013

Photographie Pharoah Marsan © 2013

Photographie Pharoah Marsan © 2013

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Photographie Pharoah Marsan © 2013

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