Chantiers de Recherche

Chantier de Recherche

La fabrique du paysage au théâtre

Dioramas, zoothropes, théâtre exotiques, climatiques, naturels et aquatiques…

La fabrique du paysage au théâtre

La Revue d’histoire du théâtre initie un chantier de recherche sur le goût de la nature, du paysage, de l’environnement et de la météorologie au théâtre.

Voyages, exotisme, fictions touristiques, dioramas, hydroramas, théâtres nautiques, aquatiques, théâtres climatiques, catastrophes et dérèglements en scène… ces expériences, d’hier et d’aujourd’hui, qui transforment parfois le lieu lui-même en environnement (aquarium, jungle, désert, montagnes…), mettent en scène des décors, des lumières, des atmosphères, des dispositifs qui associent la scène et la nature. Des images du monde et de la nature, décalées, déplacées, ni vraiment réalistes ni vraiment symbolistes, apparaissent, plaçant les spectateurs dans une expérience étrange et familière à la fois.

Le Directeur.

Surtout de nos décors déployez la richesse,
Qu’un tableau varié dans le cadre se presse,
Offrez un univers aux spectateurs surpris…
[…] Ainsi ne m’épargnez machines ni décors,
À tous mes magasins ravissez leurs trésors,
Semez à pleine main la lune, les étoiles,
Les arbres, l’Océan, et les rochers de toiles ;
Peuplez-moi tout cela de bêtes et d’oiseaux.
De la création déroulez les tableaux,
Et passez au travers de la nature entière,
Et de l’enfer au ciel, et du ciel à la terre.

Goethe, Faust, Prologue sur le théâtre, traduction de Gérard de Nerval

Nous chercherons des outils du côté de l’histoire des sciences, des techniques et de la culture matérielle afin de pouvoir observer des objets tout à fait hétérogènes et transhistoriques – le cadrage chronologique, volontairement vaste, s’entendant du XVe siècle (le paysage européen comme objet commence au XVe siècle, pour suivre Alain Roger dans son Court traité du paysage, page 64) au XXIe siècle. Ce dossier se propose donc d’explorer les multiples facettes de la nature et du paysage au théâtre, sans restriction chronologiques, de façon interdisciplinaire. Cet appel à communications s’adresse aux chercheur·se·s en études théâtrales, aux historien-nes mais aussi aux sociologues, anthropologues, ou spécialistes d’autres disciplines, comme la géographie, l’histoire de l’art, les études cinématographiques, qui peuvent aussi mettre au cœur de leurs réflexions l’objet théâtral à toutes les époques.

Comité scientifique : Frédérique Aït-Touati, Alice Folco, Isabelle Moindrot, Julie Sermon, Philippe Quesne (sous réserve)

Coordination : Pierre Causse, Léonor Delaunay

Des contributions sous des formes hétéroclites peuvent être proposées :

(Articles, entretiens, images commentées en cahier ou diaporamas, expériences graphiques…)

Argumentaire

Ainsi le théâtre se saisit de la nature, (« le spectacle de la nature » dont parle Frédérique Aït-Touati). Il tente de re-créer ou de créer des mondes, d’exercer un contrôle sur son environnement, de se saisir du mythe des techniques. Car les expériences qui explorent la nature et la matière environnementale visent à ajuster le monde au théâtre. Elles peuvent être, paradoxalement, des représentations apologétiques de la technique et du mythe machiniste, (particulièrement durant la période des expositions universelles, 1860-1910), où la fabrique de la nature sur scène implique des excursions paysagères et pittoresques, mais n’oublie pas de glorifier les infinies possibilités que l’homme désormais maîtrise, dans ce moment d’euphorie du progrès, où la scène théâtrale se fait à son tour artefact de ces « imaginaires du progrès technique » (François Jarrige, Technocritiques, du refus des machines à la contestation des technosciences, 2014).

Voyages, fictions touristiques et pittoresques, dioramas et expositions, théâtres climatiques et exotiques, théâtres aquatiques, théâtres de nature : ces expériences théâtrales du XIXe siècle à nos jours – qui investissent parfois des espaces non destinés au spectacle, ou transforment le lieu lui-même en environnement (aquarium, jungle, désert, montagnes…) – fabriquent des décors, des lumières, des atmosphères, des dispositifs qui cherchent à « faire voyager » le public, à le confronter à de nouveaux paysages. Le spectateur est plongé dans le motif naturel, il fait l’expérience physique, émotionnelle, sensationnelle de l’immersion dans les éléments du paysage. Il est invité à voyager, à se dépayser, du moins dans les années 1900, mais nous pourrons nous demander ce que ce goût du voyage et de l’exotisme sur scène devient, dans un contexte contemporain où l’on « peine à provoquer l’émotion du dépaysement » (Laurent Demanze, Un nouvel âge de l’enquête, éditions Corti, 2019, p. 95).

Les travaux en philosophie, géographie, histoire, nous préviennent de ne pas céder à la « croyance commune en la naturalité du paysage » (Anne Cauquelin, L’Invention du paysage, 2013). Tout paysage (le terme appartient d’abord au vocabulaire pictural) est fabrication. Comment alors, et de quelle manière, le théâtre est-il tributaire et participe-t-il de la mise en paysage du monde ?

En proposant en quelque sorte de poursuivre l’écriture de l’histoire de la toile de fond, nous invitons les rédacteurs et rédactrices à s’interroger sur la double tension qu’entraîne la notion de paysage, pris à la fois entre convention stéréotypée et reproduction du particulier.

Nous pourrons ainsi explorer cette tension entre fabrication d’un monde et re-création d’une partie du monde. Les gestes et les techniques mobilisés dans ce type d’entreprises recouvrent une importance décisive pour nos recherches : par exemple, comment passe-t-on de la toile peinte au vrai arbre ? Cette perspective matérielle permet d’interroger à nouveaux frais les capacités mimétiques du théâtre, les notions d’authenticité, de couleur locale, de pittoresque, d’exotisme et de déplacement.

En regard des diverses réalisations, il est possible d’ouvrir aussi la réflexion sur les projets « impossibles » ou excentriques, aux utopies architecturales, aux rêves d’une autre expérience théâtrale, restés à l’état d’ébauches, et dont quelques archives gardent seules la trace… (voir Archives nationales, ou l’INPI pour les brevets…)

1° « La nature à coup d’œil »

Durant le long XIXe siècle, des panoramas – qui reproduisent des vues de contrées lointaines ou des scènes historiques – aux drames naturalistes ancrés dans des contextes sociaux ou géographiques parfois éloignés de l’expérience des spectateurs, il existe des séries de formes spectaculaires cherchant à rendre accessible ou visible un ailleurs spatial ou temporel, à en dérouler les paysages. On pourra alors s’intéresser plus précisément à ces panoramas, dioramas et autres dispositifs de représentation qui précèdent ou accompagnent de près l’invention du cinéma. On pourra disséquer et étudier les techniques, les matériels, les expérimentations technologiques mobilisées, mais aussi les usages qu’on en a fait.

Les archives et les études des peintres de décors, les techniques, les brevets conservés l’INPI ou encore les descriptions minutieuses des installations panoramiques, sonores, visuelles et matérielles que l’on peut trouver, entre autres, dans Le Théâtre de l’avenir de Georges Vitoux, La Science au théâtre de Vaulabelle et Hémardinquer, le Dictionnaire historique et anecdotique d’Arthur Pougin, entreprises encyclopédiques et érudites chères au XIXe siècle qui peuvent contribuer à fixer ces nouveaux outils scéniques, et permettront de restituer ces dispositifs dans lesquels le spectateur est immergé. Il se trouve alors soit lui-même marcheur ou excursionniste, arpentant le décor, se déplaçant parmi les paysages, soit immobile, plongé dans des paysages artificiels.

Ces différentes formes, hier comme aujourd’hui, affichent une portée documentaire, allant dans certains cas jusqu’à assumer une dimension ethnographique. Elles sont à relier au goût du voyage, à la fascination pour l’exotique et l’étrangeté, que la multiplication des récits d’exploration et la presse illustrée ont pu aider à amplifier à partir du XIXe siècle. Conquête coloniale, extension du tourisme et captation des altérités pourront bien entendu être abordés dans ce cadre (le panorama n’avait-il pas été décrit comme une sorte d’allégorie de l’Empire ?)

2° Voyages vers les ailleurs

À l’autre bout du spectre de ces rapports entre création théâtrale et réalité se trouvent les mondes de pure fantaisie inventés par la féerie, le « théâtre du merveilleux », les œuvres associées à un théâtre « fantastique » (dont les contours varient avec le temps), les utopies et les dystopies théâtrales… Dans quelle mesure ces expériences, affranchies des lois de la physique ou de la logique pour mieux créer leurs propres conventions, proposent-elles autant d’échappées vers d’autres mondes ?

Les deux bouts du spectre se rejoignent d’ailleurs, et il ne faudrait pas supposer qu’une stricte séparation s’instaure entre ces deux domaines de la création. Pensons au Tour du monde en 80 jours de Verne et d’Ennery (1874), exemple d’un entre-deux à la fois pédagogique et divertissant, où il s’agit bien de fantasmer un autre monde sur des bases référentielles. Convoquons Gaston Baty, partisan d’un « théâtre de l’évasion », pour qui la mission du metteur en scène est de « réaliser sur la scène le songe d’un univers expressif et cohérent et de provoquer dans la salle une hallucination collective. » (Rideau baissé, 1948) Que la visée soit partiellement documentaire, exotisante ou ouvertement onirique, les créateurs composent de fait avec les attentes du public et les imaginaires partagés, qui en disent autant sur les représentations collectives d’une époque que sur cet ailleurs. Les expériences spectaculaires et oculaires proches des mondes de la magie et des sciences occultes pourront d’ailleurs être explorées à cette occasion.

3° Contrôle des mondes

La métaphore selon laquelle l’œuvre est un monde, dont le créateur serait le démiurge, est courante, notamment au XIXe siècle. Flaubert en donne une formulation célèbre : « L’auteur, dans son œuvre, doit être, comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part » (lettre à Louise Collet, 9 décembre 1852). À l’heure de l’œuvre-monde dans la presse et le roman, existe-t-il un équivalent de ces ambitions de représentation totalisante dans le domaine des arts de la scène ? En interrogeant la conception du spectacle comme création d’un monde en soi, il y a lieu de questionner l’ambition non seulement mimétique, mais aussi démiurgique des auteurs et metteurs en scène.

Les mises en perspective transhistoriques sont bienvenues : quelle(s) différence(s) peut-on par exemple identifier entre ce type de créations et la vision baroque du theatrum mundi, d’une réversibilité entre le monde et le théâtre ? (Calderon, Le Grand théâtre du monde…). Qu’en est-il dans les dramaturgies du XVIIe et XVIIIe siècle dans lesquelles l’unité de lieu fait souvent règle ? L’animation du paysage par les variations de lumière (lever et coucher du soleil dans Mirame de Desmarets de Saint-Sorlin (1641) par exemple) est-elle une voie jugée féconde pour compenser la fixité du lieu ?

Que ce soit dans des formes théâtrales conventionnelles ou dans des « installations » spectaculaires novatrices, l’idée de « petit monde » offert à l’observation invite à étudier certaines configurations du rapport entre humain et non humain — que la figure humaine soit présente dans la fiction et l’installation, ou qu’elle ne le soit pas, sinon par le biais des corps des spectateurs, leurs regards, bref : par la position qui leur est offerte dans cet univers. Sur scène, l’homme est-il dans le paysage (pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Alain Corbin), face à lui, se détachant de lui ? Quelles peuvent être les traductions scéniques de l’idée d’un paysage-état d’âme ? Les objets à étudier impliqueront ainsi bien souvent une appréhension de l’homme dans sa relation avec la « nature » (séparation, correspondances, influence, maîtrise…).

Les spectacles vont-ils toujours dans le sens d’une figuration de l’homme comme maître et possesseur de la nature, en tant que démiurge capable de recréer des environnements entiers ? Dans quels contextes peut-on voir se dessiner d’autres rapports, voire les prémices d’une pensée ou même d’une critique de la technique, voire, dans la période plus contemporaine, d’une conscience écologique (on pourra penser au colloque Le Théâtre face au changement climatique, coordonné par Éliane Beaufils et l’Université Paris 8 en décembre 2018 au Théâtre Nanterre Amandiers) ?

Les immersions (théâtres panoramiques, hydrorama, diorama etc…), les déplacements des espaces au cœur même de la nature ou l’hybridité des espaces théâtraux/espaces naturels pourront être mobilisés ; on pense bien entendu, mais pas uniquement, au Théâtre du Peuple de Pottecher, niché dans les montagnes vosgiennes mais aussi, dans les années récentes, au cycle des « Mondes possibles » au Théâtre des Amandiers-Nanterre dirigé par Philippe Quesne ou au les expériences de Bill Mitchell (Landscape theatre / Théâtre de paysage)…

La question du corps (corps du spectateur – corps des acteurs et actrices), de la posture et du mouvement du spectateur dans ces dispositifs pourra être abordée. Elle nous parle du rapport de l’humain à la nature et à son environnement, rapport qui pourra être questionné dans son évolution, jusqu’à aujourd’hui où l’exposition de la nature sur scène engage nécessairement d’autres enjeux, d’autres interrogations, d’autres urgences, formelles et/ou politiques.

4° Pistes et questionnements (liste non exhaustive)

Représenter le monde, créer des mondes

Mondes merveilleux, féeriques

Théâtre de l’ailleurs, Théâtre exotique

Représentations du voyage, des ailleurs

Le folklore au théâtre

Montagnes, pics, panorama et autres « horreurs glacées »

Grottes et paysages inquiétants ou mystiques

Le pittoresque, le caractéristique

Robinsonnades au théâtre

Terres imaginaires et mondes utopiques

Dystopies sur scène et représentations du drame climatique

La fabrique de l’environnement

Évolutions de la toile peinte / traditions des décors peints / monographie de peintres de décors de paysages etc.

Les innovations techniques au service de l’imitation de la nature

Machines et trucs représentant des phénomènes naturels

Les accessoires des théâtres exotiques, pittoresques, folkloriques…

Les théâtres climatiques dans les expositions universelles

La circulation des décors (remplois d’un spectacle à l’autre, diffusion de modèle par publications de gravures et lithographies…)

Déplacer le spectateur / immersion

Transformer la salle de spectacle (hydrorama, théâtre nautique etc.)

Plonger le spectateur dans un environnement

Archéologie de l’immersion

Les spectacles dans les expositions coloniales et universelles (circulation des spectateurs, éléments convoqués, sons…)

Le regard du spectateur : frontal, panoptisme, immersion…

Sollicitations sensibles

Des « machines à voir » : de nouvelles expériences du regard

Expériences sonores (perspective historiques, techniques, technologiques, esthétiques…)

Théâtre des sensations et des vertiges

Bibliographie préparatoire

Nous pourrons nous reporter, en guise de référence et de point d’appui, aux études picturales : définition de l’œuvre picturale comme microcosme par Cal Gustav Carus “Neuf lettres sur la peinture de paysage, 1815-1824”, in Carus et Friedrich, De la peinture de paysage dans l’Allemagne romantique, Alain Mérot, Du Paysage en peinture dans l’Occident moderne, Paris, Gallimard, 2009, Alain Roger, Court traité du paysage, Paris, Gallimard, 1997…

L’œuvre-monde, no 136 de la revue Romantisme, 2007/2, Marie-Ève Thérenty (dir.) [disponible sur Cairn]

Germain Bapst, Essai sur l’histoire des panoramas et de dioramas, Imprimerie Nationale (Paris), 1891

Olivier Bara, « Le Théâtre du Panorama-Dramatique, un laboratoire dramatique sous la Restauration », Lingua Romana : a Journal of French, Italian and Romanian Culture, Brigham Young University, 2013, 11, pp.35-48. [En ligne : HAL]

Patrick Berthier, « Une expérience sans lendemain : le Théâtre nautique (1834) », Revue d’histoire du théâtre, janvier-mars 2000, p. 19-48

Anne Cauquelin, L’Invention du paysage, 4e édition, Paris, Presses Universitaires de France, 2013.

Bernard Comment, Le XIXe siècle des panoramas, Paris, Adam Biro, 1993

Marie-Françoise Christout, Le merveilleux et le théâtre du silence en France à partir du XVIIe siècle, Paris, Mouton, 1965

Alain Corbin et Jean Lebrun, L’Homme dans le paysage, Paris, Textuel, 2001.

Florence Fix (dir.), Le Théâtre historique et ses objets : le magasin des accessoires, Paris, Orizons, 2012

Roxane Martin, La Féerie romantique sur les scènes parisiennes, 1791-1864, Paris, Honoré Champion, 2007

Alain Mérot, Du Paysage en peinture dans l’Occident moderne, Paris, Gallimard, 2009.

Isabelle Moindrot (dir.), Le Spectaculaire dans les arts de la scène : du romantisme à la belle époque, Paris, CNRS Éditions, 2006

Jean-Baptiste Raze, « Un directeur artiste : Simon Max et le casino de Villerville », RHT no 275

Sylvie Requemora et Loïc Guyon (dir.), Voyage et Théâtre, PUPS, 2011

Jean-Jacques Roubine, « La grande magie », in Jacqueline de Jomaron (dir.), Le Théâtre en France 2 : de la Révolution à nos jours, Paris, Armand Colin, 1989, p. 95‑162.

Marian Hannah Winter, Le Théâtre du merveilleux, Paris, O. Perrin, 1962.

Alain Roger, Court traité du paysage [1997], Paris, Gallimard, coll. Folio Essais, 2017.

Sylvie Roques, Jules Verne et l’invention d’un théâtre monde, Paris, Classiques Garnier, 2018

Julie Sermon, « Les imaginaires écologiques de la scène actuelle. Récits, formes, affects », Théâtre/Public, Éditions Théâtrales, 2018, États de la scène actuelle, 2016-2017 (dir. Olivier Neveux et Christophe Triau), p.4-11.

Richard Schechner, « Six axiomes pour un théâtre environnemental », trad. Marie Pecorari, in Performance : Expérimentation et théorie du théâtre aux USA, Paris, éditions Théâtrales, 2008, p. 121-148.

Ligéia, dossiers sur l’art, XXIe année, n° 81-82-83-84, « Art et frontalité : scène, peinture, performance »

Image de couverture du site : exposition Seul celui qui connaît le désir de Ragnar Kjartansson, Palais de Tokyo, 2015.

Image de l’appel : Dioramas, Palais de Tokyo, 2017.

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