Le Geste, par Charles Hacks

LE GESTE

CHARLES HACKS, Le geste, Paris, impressions Marpon et Flammarion, 1892

Charles Hacks publie en 1892, aux impressions Marpon et Flammarion, son ouvrage intitulé Le Geste. Cette étude est, s’étonne-t-il, inédite en la matière,

Le geste n’a pas d’histoire et il est curieux de dire que personne n’a voulu décrire ou étudier cet accessoire si intéressant qui accompagne à l’état normal le langage articulé chez l’homme.

Il se donne donc la mission de défricher ce nouveau et colossal champ d’étude, promettant à son lecteur de « faire en quelque sorte une monographie du geste ». Hacks, très vite, se donne l’ethos d’un savant total, et tout au long de son ouvrage, s’efforcera d’offrir un savoir exhaustif, complet, encyclopédique, en rapport avec le geste. Il va donc naturellement tenter d’adopter tous les points de vue pour comprendre son objet.

Il aborde pour commencer le geste en linguiste, il promet « faire œuvre de grammairien », cherchant à comprendre l’origine du mot, travaillant les définitions qu’on en donne, mais aussi ce à quoi grammaticalement on l’oppose. Mais la voie grammaticale (souvent couplée chez lui à une culture littéraire importante) ne lui donne que peu de résultats pour bien définir son objet :

Gestes, mouvements et actes, si la grammaire et le sens des mots les différencient les uns des autres, la nature, par contre, la vie, les entremêlent, les rapprochent, les confondent dans un même cycle expressif.

Pour comprendre ce que « gesticuler » veut dire, Hacks s’impose un détour par la vie des hommes, hors dictionnaires. Le voilà se faisant office d’historien – il quête les origines – et, ce qui est plus passionnant encore pour nous, lecteurs d’aujourd’hui, il se fait moraliste. Ainsi il retrouve dans la chanson de geste et le Moyen-Âge guerrier l’origine du mot qui l’intéresse. Une origine qui, on le remarque vite sous sa plume, est moins factuelle que fantasmée et théologique : elle renvoie à une sorte d’âge d’or pré-babelique où tout geste était un acte, où actes et gestes se confondaient. L’historien en Hacks ne fait pas long feu, le voilà moraliste, homme de son temps, fantasmant un autrefois plus vrai, où les hommes, issus d’une « race forte », ajustaient leur pourvoir de signification (leurs paroles et leurs gestes) à leur pouvoir d’action, notamment dans la pratique du combat ; un temps où les hommes étaient ce qu’ils faisaient et signifiaient.

Le rêve de Hacks s’accorde à une vision virile du monde, celle d’une « époque du muscle, du courage personnel, de la force, se montrant dans les plaisirs comme dans l’amour ». Virilité signifiant ici : accord du mot et de l’acte, clarté, confiance possible dans les rapports humains, et donc, entre les lignes, une forme d’Éden – la femme ne fait pas partie de ce Moyen-âge guerrier, délivré des séductions. À l’époque du muscle s’oppose sa propre contemporanéité, son époque : et Hacks de critiquer le théâtre et la féminité – lui-même ne dit pas féminin, il dit hystérique – de son temps. Hacks nous donne par là une passionnante critique de la Belle époque, comme époque d’un théâtre exacerbé, époque aussi de grands gestes et d’imposantes figures, transformés aujourd’hui en imperturbables clichés. La Belle époque invente ses gestes, et Hacks en compose à la fois la critique et la science. Voici ce qu’il écrit, et on pourrait presque imaginer dans ces lignes Hacks en précurseur de ce que Baudrillard un siècle plus tard pensera pour sa critique du simulacre :

Aussi le mot geste a-t-il perdu son sens primitif et ne s’est-il plus appliqué qu’au simulacre des actes d’une époque dont notre temps qui se paie de mots n’est plus que le pastiche ; on ne vole plus, on ne pille plus, on ne tue plus à coups d’actes, nos filous sont des prestidigitateurs. L’acte est devenu le geste et l’action a été remplacée par la mimique. (…) On ne geste plus, on n’agit plus comme autrefois, aujourd’hui on gesticule ; le diminutif est intervenu, s’est imposé, si bien que de décadence en décadence à la suite de l’acte, le geste lui-même s’est altéré. Il est devenu malingre, chétif, malade, l’hystérie s’en est emparée.

Et Hacks d’ajouter :

Acte, gesticulation, hystérie, toute une histoire physique et morale de l’humanité dans ces trois mots.

Enfin, Hacks fait œuvre d’anatomiste et de scientifique (ou même de neurologue !). N’oublions pas qu’il est médecin. Encore là, Hacks est bien de son temps ; un temps éminemment porté sur la science. Très concrètement, il relie le geste à l’organisme, au corps et à l’activité physique :

Partout où il y a muscle, il peut y avoir, il y a des gestes.

Il complète son étude d’inédits savoirs ‘‘neurologistes’’ – qui semblent surtout devoir légitimer son penchant à une compréhension psychologique des êtres humains, et de leurs gestes. Hacks termine ainsi son programme de travail par ce qu’il dit être une « localisation cérébrale » de nos gestes:

Il nous faut montrer encore la part que prend le cerveau, le système nerveux, dans leur production et leur naissance.

 Le livre est numérisé pour la première fois, afin que des chercheurs le découvrent et puissent y accéder simplement. Il peut être un trésor pour les historiens et étudiants d’aujourd’hui qui le prendront pour témoin d’une Belle époque à la fois scientifique, morale, sportive et théâtrale. Le livre peut aussi intéresser évidemment ceux qui pensent le geste, Hacks faisant aussi ici travaille de chercheur et de philosophe sur la question qui l’intéresse :

Le geste est, dans son expression phénoménale la plus simple, une forme du mouvement. (…) la pratique méthodique, appliquée et systématisée du mouvement.

Le livre accorde à son propos de nombreux dessins de Henri Lanos.