Nouvelles circulations dans l’histoire et les mémoires du théâtre
Nouvelles circulations dans l’histoire et les mémoires du théâtre – Publications, expositions, podcasts, inventaires, thesaurus, rencontres, cartes blanches, lecture de textes
Parler des circulations en histoire du théâtre, c’est, avant tout, se mettre en quête des traces laissées par des mouvements protéiformes au sein d’un réseau artistique complexe. On se demande alors quels sont les agents, les objets, les supports, les circuits et les archives des mobilités théâtrales. On cherche à cerner les effets des interactions en termes d’imaginaires, de récits, de pratiques, d’usages et d’esthétiques. On cartographie de nouvelles circulations dramatiques, qui peuvent aussi nous aider à déjouer des automatismes historiographiques qui orientent et grippent le récit collectif fabriqué par les études théâtrales.
Les numéros 299 et 300 de la Revue d’Histoire du Théâtre rendent compte du travail et des trajectoires des femmes de théâtre depuis le XVIIe siècle. En délaissant la figure du génie metteur en scène les contributeur·ices se sont donné·es du champ. Cette posture est nécessaire pour remonter les traces laissées par les metteuses en scène, ainsi que celles que l’on a souvent caricaturées et hiérarchisées, réparties entre les « grandes voix » du plateau et les « petites mains » des coulisses.
Pour raconter à nouveau frais ces parcours de femmes, il faut travailler à partir de sources et de fonds d’archives peu nombreux et souvent mal valorisés. Un travail en cours, auquel ces deux numéros et les podcasts qui les accompagnent apportent leur concours. Retracer l’histoire du travail théâtral des femmes révèle des mobilités souterraines et oubliées, effectuées entre différentes institutions et pays. Les femmes de théâtre y ont mené des tâches diverses, souvent restées dans l’ombre de la mémoire collective ou invisibilisées par des collaborateurs. On redécouvre les directrices de théâtre, les costumières, les assistantes, les pédagogues, les figurantes, les techniciennes, les grandes actrices, les danseuses… Le travail des femmes constitue ainsi le socle d’existence invisible du théâtre moderne telle que l’histoire andocentrée l’a trop souvent racontée.
La mise en ligne du Dictionnaire des metteuses en scène permet à ce titre de redonner leur complétude à des parcours théâtraux sabrés par l’historiographie traditionnelle : les notices listent les spectacles et réévaluent les principes esthétiques et théoriques que des femmes artistes ont mis en circulation dans le champ de la mise en scène française. Une histoire renouvelée de l’esthétique théâtrale, enrichie des expériences des femmes de théâtre, pourrait continuer de faire la lumière sur des emprunts insoupçonnés, des refus d’emprunter, des distorsions et des décloisonnements esthétiques et pratiques.
Un podcast propose des entretiens avec des metteuses en scène contemporaines, nous renseignant à cet égard sur la forme qu’ont pris leurs parcours vers la création et la direction de lieux.
Une approche décentrée de l’histoire du théâtre qui permet de voir comment circulent les savoirs entre les individus et les groupes sociaux – une recherche qui valorise le temps long de la formation, de l’acquisition patiente de connaissances, du partage des savoir-faire et des techniques. Le numéro de la Revue d’Histoire du Théâtre de l’automen2025 et le podcast qui l’accompagne, sont consacrés aux traités techniques et à leur circulation. C’est l’occasion d’emprunter les outils de l’histoire matérielle et sociale pour recenser les lieux et les temps de la formation technique, où s’inventent les pratiques et les usages qui façonnent les spectacles.
La série de podcasts consacrée aux métiers de la technique permet de faire le point sur la transmission des savoir-faire techniques au présent : comment se saisit-on des traités et des codes centenaires du métier ? qui forme qui, dans quels cadres et dans quelles temporalités ? quelle place réserve-t-on aux nouveaux·elles travailleur·euses de la technique théâtrale ? quelles sont les possibilités esthétiques dégagées par les avancées techniques au XXIe siècle ?
En plus des agents et des supports de la circulation, on peut s’intéresser aux circuits physiques dessinés par l’industrie du théâtre. Le numéro 302 de la Revue d’Histoire du Théâtre dessine une histoire des tournées théâtrales en portant une attention particulière à l’évolution des moyens mobilisés par les équipes et les intentions des pouvoirs publics et des artistes. Les tournées grandioses du XIXe siècle ont été calibrées par un esprit conquérant sur le plan culturel, et de véritables périples théâtraux se sont inventés à échelle du monde. Des troupes nombreuses ont charrié une profusion de bagages, de malles de décors, d’accessoires, accompagnées de familles, d’enfants et d’animaux de compagnie — toute une cohorte d’intimes que ce numéro embarque à son bord.
Il s’agissait alors d’investir les contrées les plus lointaines, poussé par le goût du lointain, de l’inconnu et des fantasmes orientalistes auxquels étaient parfois attachés ces grands voyages. Tout à l’inverse, le circuit de la tournée théâtrale contemporaine s’établit parfois à échelle locale, sur le mode du minuscule et dans un esprit de sobriété. Les artistes plébiscitent les mobilités douces et décarbonées, qui réduisent la taille de l’espace couvert par la tournée et entraînent un nouveau réseau de contraintes techniques.
Cette réduction du périmètre de la tournée ne veut pourtant pas dire que les circulations théâtrales perdent en vigueur, elles se réinventent et évoluent en fonction des contextes politiques, des économies qui leurs sont dédiées et des questions environnementales.
Les circulations théâtrales évoquées jusqu’ici s’analysent à l’aune de configurations socio-historiques particulières, qui les favorisent ou les entravent. On peut aussi choisir de s’intéresser aux entités qui les régulent : les États, les institutions et les artistes créent ou défont des espaces d’interconnexion artistique en organisant la circulation des biens culturels, matériels et immatériels.
Le numéro d’automne 2026 de la RHT consacré au théâtre enfance et jeunesse par ses archives donnera par exemple l’occasion de réfléchir aux différentes entreprises en faveur de l’émergence d’un réseau théâtral pour jeune public, soutenues par les pouvoirs publics du monde entier au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, alors qu’elles avaient été largement ignorées depuis le début du siècle.
Ce numéro portera une attention inédite aux pratiques, aux animateur·ices, aux acteur·ices et aux lieux dans lesquels se déroule le théâtre jeunesse. La mise à jour de fonds d’archives et d’ensembles documentaires jamais ou peu explorés esquissera les contours d’une histoire globale du théâtre jeunesse, faite de micro-expériences, d’utopies fugaces et de moyens modestes. Opérer un décentrement vis-à-vis du traitement dramaturgique du répertoire jeunesse permet ainsi de complexifier l’histoire que l’on dresse de ce genre, sans l’homogénéiser, ni expurger ou marginaliser pour autant les questions esthétiques et politiques que pose l’encadrement culturel de l’enfance.
L’année 2027 s’ouvrira sur une thématique qui interrogera à son tour la notion de circulation et de géographie de l’activité théâtrale : la création dramatique en dehors des grandes villes. Une histoire des ruralités théâtrales, saisies dans une longue période, du XVIIe siècle à nos jours, qui permettra de dessiner d’autres circulations et d’autres types d’expériences, à l’échelle du micro-territoire. Parfois situées à la frontière du théâtre et de l’animation, prenant place dans l’histoire des pratiques folkloriques, populaires (contes, veillées, moissons…) et éducative (écoles, clubs etc.), ces pratiques invitent à écrire une autre histoire de la décentralisation. À partir des années 1960, elles permettent de tisser des liens étroits entre l’art et la société, entre les différents mondes sociaux et entre les générations. L’attention à ces expériences singulières, qui s’épanouissent dans des espaces éloignés des grands centres urbains, sera guidée par une perspective historique et esthétique, afin d’offrir à ces théâtralités rurales un vaste empan chronologique.
L’ensemble de ces chantiers de recherche dévoilant de nouvelles trames dans le tissu de l’histoire du théâtre, il sera complété par la mise à disposition de nouveaux outils pour se repérer dans les cheminements des mémoires théâtrales à partir des archives, à commencer par celles de la Société d’Histoire du Théâtre : un inventaire inédit des compagnies théâtrales dont la documentation se trouve dans les collections de la SHT sera publié sur le site internet et partagé avec les autres institutions publiques, afin de rendre visible un pan déconsidéré des pratiques dramatiques en France. Établi à partir d’une documentation envoyée par les compagnies entre la fin des années 1960 et 2010, ce premier recensement participera à la cartographie d’une infinité d’entreprises théâtrales humbles, qui ont servi de soubassement au le rayonnement du théâtre professionnel en lui créant de nouveaux publics par l’intermédiaire de la pratique.
Un autre inventaire est mis en ligne en 2026, celui du fonds « Jeunesse Monde » de la SHT : des archives collectées entre les années 1930 et les 1990, qui documentent le théâtre pour l’enfance dans le monde entier (Russie, Allemagne de l’est et de l’ouest, Chine, Cuba, Algérie, Australie, Italie, Roumanie etc.) Cet inventaire prolonge et complète les collections de l’Association internationale du théâtre pour l’enfance et la jeunesse (ASSITEJ) conservées à Francfort. Il fait émerger un réseau d’échos et de connexions insoupçonnés en matière d’esthétique et de politique culturelle pour l’enfance à échelle du monde, et particulièrement avec les pays de l’ancien bloc de l’est.
Une partie de documents inventoriés fait l’objet d’une ambitieuse exposition en ligne, qui cherche à dégager les grands mouvements esthétiques et politiques qui se dégagent du fonds.
Ces deux inventaires constituent des sources précieuses à mobiliser pour faire l’histoire de nouvelles circulations dans l’historiographie théâtrale. Afin de circuler avec plus de facilité et de découvrir de nouveaux récits, nous mettons en place un thesaurus spécifique au site de la SHT qui aidera à valoriser l’ensemble des contenus publiés en ligne.
La Société d’Histoire du Théâtre cherche à faire apparaître de nouvelles questions, de nouveaux sujets, de nouveaux espaces et de nouveaux savoirs, en articulant ces projets qui cartographient les agents, les moyens, les circuits et les sources des circulations jusqu’alors invisibles dans le champ théâtral. Apparaissent, en contre-jour, les absences, les oublis et les silenciations de l’historiographie, contre lesquelles il nous appartient de lutter.
Au travers de ces nouvelles circulations, la Société d’Histoire du Théâtre cherche à être un espace de partage entre le monde du théâtre, le monde de la recherche et le monde de l’archive, comme le souhaitait déjà Louis Jouvet à sa création en 1932,
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