Le célèbre éléphant des albums de Jean de Brunhoff a connu depuis sa création (Histoire de Babar, 1931) de multiples déclinaisons : peluche, bande dessinée, magazine, film d’animation, série télévisée… C’est un pan peu connu de l’histoire du pachyderme – son passage sur les planches, initié dans les années 1930 par Léon Chancerel et sa troupe le Théâtre de l’Oncle Sébastien – que se propose d’éclairer cette exposition.
Prenant appui sur les archives du fonds Léon Chancerel de la Société d’Histoire du Théâtre, les travaux d’Isabelle Nières-Chevrel sur Babar et les études de Maryline Romain et de Christiane Page sur Léon Chancerel, figure pionnière et controversée du théâtre d’enfance et de jeunesse, l’exposition « Babar à la scène, une aventure théâtrale » s’organise en trois salles thématiques. C’est d’abord comme « une aventure collective » faite de collaborations, de relais mais aussi de tensions que sont envisagées la transposition de Babar au théâtre et ses déclinaisons intermédiales. Intitulée « Une aventure sans femmes ? », la deuxième salle met en lumière le rôle joué par les femmes, souvent minoré, dans cette longue aventure. « Babar en images » dernière étape de ce parcours, permet, grâce à une abondante iconographie, de rendre compte à la fois de la « pérennité et des métamorphoses » de l’éléphant préféré des enfants.
Conception de l’exposition : Gaïa Richard et Marie Sorel
La correspondance entre Jean de Brunhoff, créateur de Babar, et Léon Chancerel, fondateur de la compagnie scoute les Comédiens Routiers (1929) et du Théâtre de l’Oncle Sébastien (1935), destiné au jeune public, remonte à février 1935. Les petits dessins et compliments échangés témoignent d’une estime réciproque entre les deux hommes, qui jouissent tous les deux, dans les années 1930, d’une solide réputation. Le succès de Babar, en partie lié au réseau mondain des Brunhoff, transforme un petit livre familial en véritable phénomène éditorial : Hachette relaie le Jardin des modes pour gérer cette affaire de grande ampleur.
S’il croule sous les « tractations diverses », notamment avec la parution de planches inspirées de ses albums dans le Daily Sketch, l’auteur-illustrateur, qui a admiré les Comédiens Routiers dans Les Mystères du Bois-Bourru, accueille avec enthouiasme la proposition de Chancerel « d’introduire » son héros dans le Théâtre de l’Oncle Sébastien. Il indique même à Chancerel où trouver la peluche de son éléphant – jouet qu’on n’appelle pas encore « produit dérivé » -, qui pourrait l’inspirer pour sa mise en scène (lettre du 18 décembre 1935).
Le projet d’Une Aventure de Babar se concrétise dans une lettre du 20 août 1936 : Brunhoff accepte de collaborer avec Chancerel autour de l’exploitation scénique du petit pachyderme.
Une Aventure de Babar est créé à Épinal en octobre 1936 et représenté pour la première fois à Paris le 19 novembre de la même année. Si Chancerel est manifestement à l’initiative du scénario, relu et amendé par Brunhoff, ce dernier signe les esquisses pour le programme et les costumes.
Une Aventure de Babar s’apparente à ce que le public coutumier des séries nommerait aujourd’hui un spin off, c’est-à-dire un croisement d’univers fictionnels.
Mais il suffit de parcourir la liste des personnages sur les programmes pour voir que ce spin off donne clairement l’avantage au personnel habituel gravitant autour de Sébastien. En effet, sur onze personnages, seuls l’éléphanteau et la Vieille Dame sont importés des albums de Brunhoff et font ainsi figure de « special guests » chez Chancerel.
Construite autour de l’enlèvement de l’éléphant par un dompteur fauché et une vieille cantatrice, Une Aventure de Babar s’inspire de motifs aisément reconnaissables par le lectorat des albums : la jungle, la berceuse du pays natal, Babar nostalgique à la fenêtre. Mais conformément à la logique dramaturgique de Chancerel, la comédie emprunte surtout à Guignol et à la commedia dell’arte et repose avant tout sur le plateau nu – dans la lignée de Copeau -, le jeu marionnettique et l’adresse directe au public.
Une Aventure de Babar ne déroge pas à la règle des aventures de l’Oncle Sébastien : la fugue des enfants dans la jungle est réprimandée et leur retour final au jardin de Sébastien, double de Chancerel et figure d’autorité, signe la victoire de l’ordre, schéma qui, note Christiane Page (Pratiques théâtrales dans l’éducation en France au XXème siècle : Aliénation ou émancipation ?, 2020), éloigne diamétralement ce théâtre des visées émancipatrices de l’Éducation Nouvelle.
Chancerel est, comme à son habitude, très fortement soutenu par le milieu scout catholique et la pièce est adaptée en bande dessinée dans la revue Louveteau. Mais le rayonnement d’Une Aventure de Babar (et de Chancerel) dépasse le cercle du scoutisme et de la droite conservatrice. Lors de l’Exposition universelle de 1937, Chancerel se voit confier par Léo Lagrange, sous-secrétaire d’État aux sports et à l’organisation des loisirs, la programmation du « Pavillon de la Femme et de l’Enfant » : dix-huit représentations d’Une Aventure de Babar sont données dans une version écourtée, avec une distribution réduite, dans la petite salle de démonstration du pavillon, aménagée par René Gabriel. Une carte postale publicitaire et photographique glanée dans les archives de la Société d’Histoire du Théâtre montre aussi qu’en 1939, le spectacle a fait l’objet d’une adaptation marionnettique au Théâtre des Petits Tréteaux de Genève.
Une archive est particulièrement représentative de la fusion des univers diégétiques de Jean de Brunhoff et Léon Chancerel dans le cadre de la diffusion d’Une Aventure de Babar. Grâce à une utilisation stratégique des volets du programme offert lors des représentations de 1936, l’éditeur Hachette s’adresse alternativement aux grandes personnes et aux enfants. Le dépliant fait, à tour de rôle, la promotion du Théâtre de l’Oncle Sébastien (spectacles et albums tirés des spectacles et publiés chez Bouasse, éditeur chrétien) et celle de ses propres albums (Babar, Mickey…).
Sur cette plaquette, matérialisant de manière frappante la collaboration entre Brunhoff et Chancerel, cohabitent le dessin de Babar réalisé par l’auteur-illustrateur des albums et, pour Chancerel, le portrait stylisé de son alter ego fictionnel, Jean-Sébastien Congre, et le logo d’inspiration constructiviste des Comédiens Routiers : un ensemble de silhouettes masculines soutenues par un bâton scout.
Les critiques, au-delà des logiques partisanes, se montrent unanimement élogieuses concernant Une Aventure de Babar, du moins dans les coupures de presse collectées dans le fonds Chancerel. La fraicheur et la poésie d’un spectacle à rebours des productions bêtifiantes trop souvent proposées aux enfants sont saluées par la presse de tout bord.
La question de l’auctorialité se complexifie dès lors que l’on prend en compte la place inaliénable de la musique : « comédie nouvelle en huit tableaux d’après un scénario de Jean de Brunhoff et Léon Chancerel. Musique de Pierre Vellones », lit-on sur le programme de 1936. C’est Brunhoff qui suggère à Chancerel le nom du compositeur, qu’il connaît depuis longtemps. Vellones propose de composer pour le spectacle une partition pour Ondes Martenot, instrument de musique électronique créé à la fin des années 1920.
Loin d’être secondaire, l’accompagnement sonore, qui, pour Chancerel, doit se faire sur scène et non via un enregistrement, est une composante essentielle du spectacle. Malgré leur fâcheuse tendance à tomber en panne, qui leur valent d’être surnommées « emmerdenot » par les Comédiens Routiers, les Ondes Martenot, capables de produire une très large palette de timbres et des combinaisons inouïes, s’inscrivent pleinement dans la recherche esthétique de Chancerel. Cet instrument, explique-t-il, peut « parcourir tous les degrés dynamiques depuis le pianissimo le plus subtil jusqu’au fortissimo le plus puissant ».
Déjà utilisé par la troupe de Chancerel dans le très féérique Chasseur de papillons (1934/1935), cet ancêtre du synthétiseur immerge le public d’Une Aventure de Babar dans ce que L’Horizon, hebdomadaire bruxellois, nomme une véritable « atmosphère sonore », oscillant entre drôlerie et mélancolie. Mais si cet instrument est aussi central dans Une Aventure de Babar, c’est qu’il s’agit du seul mode d’expression de Babar (qui ne parle pas, contrairement à l’éléphant des albums) et d’Adrienne. Les « paroles » de l’éléphant et de l’autruche sont en quelque sorte « traduites » par les Ondes Martenot, qui constituent une voie médiane entre familiarité et étrangeté. Les modulations dans les aigus de la cantatrice tranchent avec celles dans les graves, qui caractérisent l’éléphant.
Une Aventure de Babar se voit mais s’écoute donc aussi. C’est d’ailleurs en grande partie à la musique de Pierre Vellones et aux déclinaisons sonores de la pièce qu’Une Aventure de Babar doit sa longévité : le disque enregistré chez Gramophone en 1937, la partition publiée par Lemoine en 1947 et le livre-disque, adaptation phonographique du spectacle (dans une version écourtée) d’Alain Carel chez Véga-Lucien Adès en 1957.
Le fonds Chancerel consigne des archives relatives à ce changement de média : le scénario dactylographié pour l’enregistrement chez Gramophone, le brouillon de la distribution et les lettres de convocation des interprètes pour l’enregistrement de 1957 ou encore le contrat entre les éditions Véga-Lucien Adès et Léon Chancerel en 1958.
Comme le constate Marie-Madeleine Mervant-Roux, « il ne s’agit pas ici de simples captations. L’étude des documents préparatoires à l’enregistrement de 1937 montre en effet comment la composante phonique, importante dans la création scénique, a été développée et retravaillée. L’équipe a intégré le caractère acousmatique de l’écoute au disque et pris en compte rythmiquement les caractéristiques objectives du 78 tours. La durée maximale de 13′ environ pour deux disques, un format inhabituel pour le théâtre, et les coupures exigées par les changements de face (il faut retourner le disque, ou en changer) ont conduit à définir quatre séquences de 3’30 » environ. » (« Les disques de théâtre pour l’enfance et pour la jeunesse (1930-1970). Écoutons-les pour les raisons qui les avaient fait oublier », Revue d’Histoire du Théâtre, n°303, à paraître)
Les déclinaisons intermédiatiques de ce Babar théâtra élargissent le public tout en attestant la constitution de plus en plus marquée de la jeunesse comme marché cible après la Seconde Guerre mondiale. La partition de 1947, « suite de 7 pièces faciles pour piano à quatre mains », paraît dans la collection pédagogique « Alpha » et le livre-disque de 1957, objet hybride et multimodal, est édité chez « Le Petit Ménestrel » (« Lisez l’histoire… Regardez les images… Écoutez leur voix… »), label lancé par Lucien Adès en 1953 et destiné aux enfants et à un public familial :
La dynamique auctoriale se complique à nouveau avec la disparition précoce de Jean de Brunhoff, qui meurt de la tuberculose en 1937. Son fils, Jean de Brunhoff, poursuit la série Babar à partir de 1946 et participe à l’aventure du livre-disque en 1957.
Le relais entre Brunhoff père et Brunhoff fils ne se fait pas sans accrochage : la correspondance autour de la préparation du livret illustré qui accompagnera le disque est effectivement marquée par certaines tensions. Il faut dire qu’en 1957, vingt ans après la création à la scène d’Une Aventure de Babar, les rapports de force ont changé : Lucien Adès, figure imposante de l’industrie du disque, traite directement de la question des dessins avec Laurent de Brunhoff, continuateur de la « marque » Babar, sans prendre la peine d’en avertir Léon Chancerel, qui se sent dépossédé du projet. Lucien Adès doit redoubler de diplomatie pour apaiser la situation et finaliser le livre-disque, concurrencé cette année-là par la sortie de sept adaptations discographiques des albums de Jean et Laurent de Brunhoff par Maritie et Gilbert Carpentier.
Si la collaboration entre Chancerel et Brunhoff fils est parfois houleuse, Laurent de Brunhoff, qui sait que le fondateur du Théâtre de l’Oncle Sébastien ambitionne de constituer une bibliothèque théâtrale pour la jeunesse, lui propose ses services pour illustrer dans ce qu’il appelle « le style Babar classique » un album tiré d’Une Aventure de Babar, projet qui ne verra pas le jour…
Fonds Léon Chancerel de la Société d’Histoire du Théâtre, inventaire en ligne : https://sht.asso.fr/wp content/uploads/2024/06/inventaire-leon-chancerel.pdf
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