Revue d’Histoire du Théâtre • N°301 S2 2025
Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde
Par Aurélien Bory
Résumé
Préface du numéro de la RHT consacré aux traités techniques, par Aurélien Bory, metteur en scène et directeur du Théâtre Garonne à Toulouse.
Texte
« Archimede, Archimede ! » Je me souviendrai toujours de sa voix forte, faisant résonner les quatre syllabes [ar-ki-me-de], dans les couloirs du théâtre Biondo à Palerme, où nous étions en création d’invisibili.
C’est ainsi que le directeur technique du Biondo appelait notre accessoiriste, installé dans les coursives du vieux théâtre, au milieu des escaliers de marbre et des dorures. Là, il avait improvisé son atelier de fabrication bardé d’outils électroniques, pour inventer les systèmes automatisés originaux d’invisibili : chaises télécommandées, harmonium autonome, bateau dégonflable. Il bricolait à ciel ouvert, dans ce théâtre à l’italienne, sous les regards incrédules des régisseurs dont les plus anciens, nous racontaient comment jadis ils avaient étayé la scène à la dernière minute depuis les dessous – et les étais sont toujours en place aujourd’hui – pour supporter la chute du mur de Palermo Palermo, imaginée ici même, trente ans plus tôt, par Pina Bausch.
Je me suis alors dit que le théâtre, depuis toujours, avait recours à la technologie de pointe – c’est-à-dire la technique de son époque – tout autant qu’à la mécanique la plus élémentaire.
L’évocation d’Archimède, en plus de m’apprendre sur le moment qu’il devait être sicilien (il l’est, de Syracuse), m’a rappelé que le savant grec inventait des machines pour se délasser des mathématiques, par pur plaisir. Revint à mon esprit cette citation connue depuis toujours, mais que je redécouvrais soudain avec une portée nouvelle, artistique, théâtrale : « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde. »
Le théâtre cherche inlassablement ses points d’appui. Pour soulever le monde ou, tout au moins, une question sur le monde. Le premier d’entre eux, celui qui fait naître le théâtre, est sans conteste l’espace. Il faut désigner un lieu, l’orienter, l’équiper, l’organiser – bref, le penser. Et puisque l’espace est soumis aux lois physiques, et en premier lieu à la gravité, le théâtre entretient un lien constant avec la mécanique. L’espace scénique s’est-il ainsi entouré d’une machinerie – les poulies, les leviers, les contrepoids d’Archimède ? – pour permettre des soulèvements ?
Ces soulèvements, et par déclinaison ces suspensions, ces chutes, ces déplacements, tout ce que le jargon scénographique appelle mouvements, font partie, me semble-t-il, des constantes du théâtre. Aujourd’hui, ils se traduisent par des systèmes d’élévation : les cintres, autrefois conçus pour suspendre décors et toiles, servent aujourd’hui aux éclairages ; les points d’accroche permettent les vols, les charges lourdes, les installations spécifiques. Mais si l’on se demande ce qui motive ces dispositifs, ce qui les précède, ce qui en constitue le geste primitif, on constate qu’ils existent avant tout pour permettre des apparitions.
Car le théâtre est, par essence, un dispositif de visibilité. Quelle que soit la manière – et toute l’esthétique est contenue dans la manière –, il oscille entre deux mouvements complémentaires, l’apparition et la disparition.
À chaque création, je cherche mes points d’appui. Et je les trouve dans la technè. Je scrute les techniques du théâtre pour savoir quelle machinerie, quel dispositif, quel procédé technologique pourrait non seulement incarner le sujet, mais parfois même le faire advenir.
Dès lors, mon inspiration ne naît pas du drame, même si le travail dramaturgique exigerait qu’il engendre les moyens d’actions propres au problème posé. Elle vient du plateau, dans sa littéralité brute. Dans la Poétique, Aristote ne disait-il pas que pour le spectacle, « le fabricant d’accessoires est plus décisif que le poète » ?
Depuis toujours, la technique inspire les artistes de scène. Dès les origines, ils ont questionné les outils disponibles, parfois même la technologie en tant que telle. Pour ma part, depuis la trilogie sur l’espace, fondement de mon travail, je poursuis ce fil : plan incliné (Plan B), vols (Azimut), rideaux enroulables (aSH), scènes tournantes (Dafne), costières-travellings (Plus ou moins l’infini), les perches (Espæce), châssis patinés (Je me souviens Le ciel est loin la terre aussi), cyclos, tulles, pongés de soie (Plexus), miroirs-
pepperghost (Orphée et Eurydice), brouillard (La disparition du paysage). Rien de tout cela n’a été inventé pour le théâtre. Ce sont des emprunts. À l’industrie, à l’artisanat, parfois aux technologies les plus avancées.
Le théâtre est un art de maintenant. Il convoque sur son plateau les artefacts de son époque.
Dans Sans objet, spectacle consacré à notre rapport à la technologie, le protagoniste est un robot industriel – un bras articulé à six axes, utilisé dans l’industrie pour peindre, souder, porter des charges. Dès le départ, tout est parti de cette décision : comment faire tenir ce robot, qui pèse une tonne et déploie des forces jusqu’à dix tonnes, sur un plateau prévu pour cinq cents kilos au mètre carré ? Nous avons conçu un socle qui puisse répartir la charge. Ce socle est devenu scène. Au centre, le robot-Goliath prenait des allures antiques.
Objet industriel, devenu inutile, séparé de sa fonction, il révélait toute l’histoire de la technologie. Prenant l’allure des grues d’Archimède qui faisaient chavirer les navires, ce robot opérait des soulèvements. Il portait les corps des acteurs, déplaçait et soulevait même son socle. Jusqu’à disparaître. Ainsi va le théâtre. Il transforme l’espace, et se transforme avec lui. Miroir de son temps, il porte en son geste même la promesse de son renouvellement.
« Donnez-moi un point d’appui et je soulèverai le monde » : le point d’appui qui porte le monde n’est autre que l’espace. Mais on ne connait rien de sa structure, sa matière, sa nature ; elles restent inconnues et constituent le graal des physiciens. Ainsi, à son échelle, le théâtre a en commun avec le monde son point d’appui : l’espace. Et avec lui le cosmos tout entier.
Pour citer cet article
Aurélien Bory, « Donnez-moi un point d’appui, et je soulèverai le monde », Revue d’Histoire du Théâtre numéro 301 [en ligne], mis à jour le 01/03/2025, URL : https://sht.asso.fr/donnez-moi-un-point-dappui-et-je-souleverai-le-monde/