Le célèbre éléphant des albums de Jean de Brunhoff a connu depuis sa création (Histoire de Babar, 1931) de multiples déclinaisons : peluche, bande dessinée, magazine, film d’animation, série télévisée… C’est un pan peu connu de l’histoire du pachyderme – son passage sur les planches, initié dans les années 1930 par Léon Chancerel et sa troupe le Théâtre de l’Oncle Sébastien – que se propose d’éclairer cette exposition.
Prenant appui sur les archives du fonds Léon Chancerel de la Société d’Histoire du Théâtre, les travaux d’Isabelle Nières-Chevrel sur Babar et les études de Maryline Romain et de Christiane Page sur Léon Chancerel, figure pionnière et controversée du théâtre d’enfance et de jeunesse, l’exposition « Babar à la scène, une aventure théâtrale » s’organise en trois salles thématiques. Une première salle présente le projet comme « une aventure collective » (collaborations, relais, tensions), quand la seconde salle met en lumière le rôle joué par les femmes, souvent minoré, dans cette longue aventure. Cette dernière salle permet, grâce à une abondante iconographie, de rendre compte à la fois de la « pérennité et des métamorphoses » de l’éléphant préféré des enfants.
Conception de l’exposition : Gaïa Richard et Marie Sorel
Avec Une Aventure de Babar, Chancerel s’empare, pour reprendre la formule d’Isabelle Nières-Chevrel, du « premier animal anthropomorphe » des albums de jeunesse en France. Comment donner vie et voix à un animal au théâtre ? Quand il s’agit d’un éléphant, ce défi est de taille…
Une approche diachronique des archives permet de faire apparaître, sur une trentaine d’années, l’évolution des modalités de représentation du célèbre pachyderme, évolution conditionnée aux progrès techniques et à la vision que l’on se fait de l’animal. Rappelons d’abord que le théâtre de Chancerel, qui a souvent adapté les Fables de La Fontaine, regorge d’animaux. Le jardin de Sébastien, que ce soit dans Une Aventure de Babar ou le reste des pièces, est un microcosme inter-espèces : le chœur qui se réunit autour du savant fantasque est composé d’êtres humains mais aussi d’animaux (le perroquet Coco, le cheval Piaf…), de créatures mythologiques (le centaure) et de fleurs.
Chancerel, qui se fait volontiers historiographe du théâtre et qui n’hésite pas à puiser dans son propre répertoire pour illustrer ses propos, aborde dans son étude Les Animaux au théâtre (1949) la question de l’animal sous un angle esthétique et technique et non sous un angle écologique ou éthique. Si Chancerel donne clairement l’avantage aux animaux « feints », c’est-à-dire joués par des comédiens, sur les animaux réels, c’est avant tout parce que ceux-ci sont bien trop imprévisibles.
Les critiques d’Une Aventure de Babar ne manquent pas de multiplier les parallèles entre les animaux du jardin de Sébastien, espace édénique préservé des souillures du monde moderne, – conception consonant avec celle de la droite réactionnaire de l’époque – et l’enfance, traditionnellement associée à la pureté, à l’irrationalité, voire à l’infra-humanité. Selon un journaliste de Vendredi, le jeune spectateur d’Une Aventure de Babar serait « de plain-pied » avec les animaux sur le plateau, remarque relayant le préjugé (tenace) d’une animalité de l’enfant et d’une puérilité de l’animal.
Entre 1936, date de création d’Une Aventure de Babar, et 1969, date de l’apparition de Babar dans une série télévisée (ORTF) réalisée par Patrice Dally (non à partir de la pièce de Chancerel mais des albums de Brunhoff), l’éléphant a gagné en légèreté, en élégance et en liberté de mouvement.
L’iconographie et les témoignages consultables dans le fonds Chancerel de la SHT offrent en cela un réel intérêt documentaire pour celles et ceux qui s’intéressent aux représentations de l’animal sur scène. La photographie de 1936 laisse voir les rembourrages disgracieux du « costume-carapace » de l’éléphant, qui, note Maryline Romain, a exigé plusieurs semaines de travail à la compagnie. Cette lourde carcasse de fil de fer est, en outre, très inconfortable pour l’interprète qui est en-dessous : les pieds de la comédienne sont décalés par rapport au reste de son corps car elle doit actionner avec son bras droit la trompe de l’éléphant. La trompe est, avec les Ondes Martenot, le seul moyen d’expression dont dispose Babar (muet, rappelons-le) dans la pièce de Chancerel.
La veuve Chancerel, dans une lettre à une jeune metteuse en scène en 1970, se souvient de la difficulté qu’il y avait à faire se mouvoir l’éléphant avec des matériaux comme l’osier et le fil de fer. La modestie de ces matériaux, peu pérennes, s’explique par l’idéal d’authenticité et d’artisanat qui anime les « comédiens-ouvriers » de ce théâtre scout mais aussi par la précarité financière de la compagnie, contrainte de faire avec les moyens du bord.
Le costume d’Adrienne, avec ses plumes mitées, n’est guère plus luxueux que celui de Babar. Chancerel évoque dans Les Animaux au théâtre « l’aspect minable » du costume d’Adrienne, confectionné avec une « espèce de manche de bois » et des « commandes en fil de fer » pour actionner le cou flexible de l’autruche.
Dans la coupure de presse de 1969, la photo de l’éléphant dans la série télévisée permet de mesurer les avancées techniques flagrantes dans la représentation en trois dimensions de l’animal. Grâce à des « sacs plastiques gonflables », explique la veuve Chancerel, il est bien plus facile dans les années 1960 de matérialiser la corpulence de l’éléphant. La carcasse en plastique et la trompe en caoutchouc souple facilitent considérablement le travail de l’interprète.
L’aventure initiée par Chancerel autour de l’éléphant de Brunhoff se prolonge non seulement à travers des déclinaisons sonores – disque, partition, livre-disque – mais aussi sur les planches, avec des reprises et des tournées.
Vingt ans après la création, en 1957, Alain Carel « fait revivre » le Babar d’avant-guerre, avec Bernard Lajarrige, ancien Comédien Routier, succèdant à Chancerel dans le rôle de Sébastien. La reprise est accueillie par le Théâtre de la Renaissance à Paris et le spectacle tourne en région parisienne – au Théâtre de la Porte Saint-Martin, au Théâtre Montansier, à Versailles -, ce qu’attestent les programmes promotionnels conservés à la Société d’Histoire du Théâtre.
Le spectacle a aussi tourné en Suisse romande, comme en témoigne le reportage photo très amusant que L’Écho illustré de Genève consacre à l’arrivée en Suisse du célèbre éléphant, qui, tel un touriste, pose devant un bus, un parapluie à la trompe.
Les dessins d’enfants réalisés à l’issue d’une représentation offrent une archive rare et intéressante sur la réception du spectacle par les principaux concernés.
Les enfants ont en effet paradoxalement peu voix au chapitre pour exprimer leur avis sur les productions qui leur sont spécifiquement destinées. Exercice pédagogique souvent proposé après une sortie au théâtre, le dessin d’un moment – le moment qu’on a préféré, retenu… – permet d’avoir une idée de ce qui a été mémorisé, perçu, compris (ou non) par les élèves.
En l’absence de photographies, ces dessins d’enfants constituent aussi une trace précieuse de la représentation et peuvent être assez instructifs sur les plans de feux, les couleurs des costumes…
Vingt-cinq dessins d’enfants réalisés en aval de la représentation d’Une Aventure de Babar en Grande Bretagne, en 1936, figurent dans le fonds Chancerel. Est-ce à dire qu’une classe entière s’est vue proposer l’exercice après le spectacle ? La réponse n’est pas évidente car les âges des enfants varient sensiblement d’un dessin à l’autre (de 4 à 9 ans). Accompagnés d’impressions ou de courts résumés, ces dessins, parfois précisés par des légendes fléchées (« the ostrich », « the elefant »), nous indiquent déjà que pour le jeune public britannique, la prononciation du mot Babar est loin d’être évidente. Souvent nommé « Baba » ou « Barbar » sur les dessins, l’éléphant fait rire par sa corpulence (« I think Barbar is funny because he so fat and the way he dances ») et émeut par sa vulnérabilité (« Baba was afraid »). La dimension musicale du spectacle n’a pas échappé aux enfants, si l’on se fie aux notes et aux partitions sur les dessins, et l’usage des couleurs nous renseigne sur le complet de Babar sur scène, bleu et non vert, à la différence des albums.
Il est également intéressant de lire les lettres de jeunes spectateurs et spectatrices des années 1930 à l’aune de l’essor des fan studies ces trente dernières années.
Ce champ de recherche, né aux États-Unis, s’intéresse à la réception active, voire performative des fans, que ce soit dans la médiation des œuvres ou dans la création de contenus (fan fiction). L’écriture de lettres, adressées à l’auteur ou aux personnages, ne date pas d’hier. Cette pratique fanique traduit l’attachement des fans à un univers fictionnel et à la manière dont celui-ci s’immisce dans leur quotidien.
Claire, sur son plus beau papier à lettres, écrit à Léon Chancerel pour savoir si Babar reviendra dans la prochaine aventure de l’Oncle Sébastien… Quant à Jean-Claude, dans sa lettre calligraphiée, il s’adresse non à Chancerel mais au personnage de Lududu, neveu de l’Oncle Sébastien. Un ami lui a dit que Lududu allait quitter l’Oncle Sébastien et le jeune spectateur choisit d’écrire directement au principal intéressé – l’enveloppe est au nom de « Monsieur Lududu », avec l’adresse postale du Centre Dramatique des Comédiens Routiers – dans l’espoir de dissiper son inquiétude.
Outre la porosité entre le plan du réel et celui de la fiction dans l’expérience de réception de l’enfant, cette lettre montre que le Théâtre de l’Oncle Sébastien encourage la pratique épistolaire des enfants pour fidéliser son public et contribuer à l’émergence de sociabilités autour de son univers et de ses personnages sériels (un fan club, dirait-on aujourd’hui).
La célébrité de la « marque » Babar – et c’est là le revers de la médaille – occasionne des éditions tronquées, bon marché mais mutilées, des avatars dégradés de l’éléphant ou encore des confusions dans l’attribution des œuvres. Le personnage de l’éléphant s’autonomise et glisse d’un univers à l’autre, d’un médium à l’autre, au risque de la décontextualisation.
La collecte des archives de la Société d’Histoire du Théâtre témoigne à sa manière des confusions et télescopages causés par le succès de la marque Babar et par la prolifération des produits dérivés. On trouve par exemple dans le fonds Chancerel des coupures de presse sur le mensuel Le Journal de Babar, sur la série télévisée Les Aventures de Babar ou sur le ballet de Roland Petit, inspiré de la partition de Francis Poulenc.
Or ces initiatives, qui sont certes des déclinaisons des albums de Brunhoff, n’ont aucun lien direct avec le spectacle de Chancerel de 1936. Pourquoi alors collecter ces coupures dans le fonds Chancerel ? Par curiosité, pour recenser les avatars multimédiatiques de l’éléphant qui ont succédé à celui de 1936 ? Dans l’espoir que les journalistes citent, au détour d’une ligne, l’initiative du théâtre de l’Oncle Sébastien dans les années 1930 ? Ne peut-on pas y voir aussi la preuve du brouillage de l’auctorialité suscité par la marque Babar, faisant écran à tout le reste ? Cette approximation peut s’expliquer également par le fait que la collecte a été déléguée à un prestataire de veille « Lit Tout/ Renseigne sur tout »…
Parmi les nombreuses vies parallèles que l’on a fait mener au célèbre éléphant, on ne peut faire l’impasse sur le petit pachyderme dessiné, non par un Brunhoff, mais par André Paul, dans l’album pétainiste de Chancerel, Les trois leçons de Lududu maître d’école, publié en 1941 par la maison d’édition de La Gerbe, un journal collaborationniste.
Babar est explicitement nommé dans l’album et apparaît sur plusieurs doubles pages, aux côtés des amis de toujours de l’Oncle Sébastien (Lududu, Pouique, Coco, Sylvestre, Adrienne…) pour écouter et appliquer les trois leçons (le Travail, la Famille, la Patrie) que leur donne Lududu.
L’éléphant est ainsi annexé à la cause vichyste dans un livre qui accompagne la « Révolution nationale » du Maréchal Pétain, « noble vieillard », « illustre vainqueur de Verdun » auquel l’album consacre un portrait. Loin d’être isolé, le motif des sept étoiles (correspondant au grade de Maréchal), que l’on trouve dans la page finale de l’album de Chancerel, est un motif abondamment exploité dans la littérature pétainiste pour les enfants, qui acquiert même une dimension magique. (A. Renonciat, V. Ezratty, F. Lévèque, Livre, mon ami : lectures enfantines. 1914-1954, 1991).
Fonds Léon Chancerel de la Société d’Histoire du Théâtre, inventaire en ligne : https://sht.asso.fr/wp content/uploads/2024/06/inventaire-leon-chancerel.pdf
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