Lectures & varia • N°2 S1 2026
Recension – Bibliothèques à l’épreuve de la scène
Par Joël Huthwohl
Résumé
Recension de l’ouvrage Bibliothèques à l’épreuve de la scène sous la direction d’Ada Ackerman et Béatrice Picon-Vallin, édité par les éditions Otrante en 2025
Texte
La rencontre entre Béatrice Picon-Vallin, théâtrologue, une des meilleures spécialistes contemporaine du théâtre des XXe et XXIe siècle, en France et en Russie notamment, et Ada Ackerman, historienne de l’art qui se consacre aux transferts culturels entre Europe, Russie et Etats-Unis, et qui s’intéresse en particulier aux représentations et à l’imaginaire des bibliothèques, ne pouvait qu’être féconde.
Leur connaissance intime du monde des arts – arts de la scène, arts plastiques et littérature –, leur intérêt commun pour les avant-gardes et leur ouverture aux nouvelles expérimentations d’aujourd’hui ont trouvé sur le terrain des rapports entre bibliothèques et scène un champ d’exploration et d’analyse particulièrement riche. En témoigne le beau volume collectif que les éditions Otrante viennent de faire paraître et qu’elles ont conjointement dirigé. Si l’ouvrage Bibliothèques à l’épreuve de la scène est né d’un séminaire donné à l’INHA, il le dépasse et s’en détache pour offrir au lecteur un parcours inédit en trois temps sur ce sujet vaste mais peu étudié.
Le livre s’ouvre avec un long texte introductif de Béatrice Picon-Vallin. Il est suivi d’un recueil de quinze articles ou entretiens émanant de spécialistes et d’acteurs de terrain. Il se clôt sur un cahier d’illustrations en couleurs, de qualité et de grand intérêt.
À celles et ceux qui verraient dans le thème choisi un périmètre de recherche de niche et plutôt conventionnel dans la lignée d’une vision ronronnante et poussiéreuse des bibliothèques, les textes réunis ici apportent un démenti flamboyant, que nourrit une problématique générale stimulante et un vaste champ d’investigation.
Le choix du terme “à l’épreuve de” souligne d’emblée que le rapport entre bibliothèques et scène n’est ni évident, ni facile. D’un côté le silence, l’immobilité, la conservation, de l’autre, la profération, le mouvement, l’éphémère.
Dans son texte d’ouverture, « Les bibliothèques et leurs théâtres : une saga mondiale », Béatrice Picon-Vallin transcende cette opposition en prenant acte des mutations récentes du fonctionnement des bibliothèques sous l’effet du numérique, mais pas seulement. Daniel Urrutiaguer par exemple, à propos de la programmation culturelle des bibliothèques municipales, insiste sur les évolutions que provoque la question aujourd’hui déterminante des politiques de développement des publics.
À travers sa saga, Béatrice Picon-Vallin nous offre en outre une multitude d’exemples de croisements et d’inspirations mutuelles entre bibliothèques et théâtre, qu’il s’agisse des bibliothèques de théâtre, des bibliothèques sur scène, de la « bibliothèque comme motif matriciel lié au théâtre » chez Daniel Mesguich, d’une œuvre poétique singulière comme Une nuit à la bibliothèque de Jean-Christophe Bailly ou encore d’une installation de grande ampleur comme La Bibliothèque, la nuit sur laquelle l’autrice revient longuement pour son rayonnement international mais aussi parce qu’elle réunit deux figures importantes du monde des bibliothèques et du théâtre : Alberto Manguel et Robert Lepage.
Cette convergence entre scène et bibliothèques est finement analysée dans la deuxième partie de l’ouvrage par Aurélie Mouton-Rezzouk lorsqu’elle évoque leur « point de rencontre » en se plaçant du point de vue des lieux : « l’enjeu est d’emblée épistémologique : si les espaces de superposition ou de convergence entre scène et bibliothèque sont nombreux, les appréhender conjointement comme outil d’investigation réciproque […] permet de dessiner tout un champ de recherches, un territoire à la fois discontinu et cohérent qui s’offre à l’enquêteur, celui d’une réception située. »(p. 135).
La seconde partie du volume s’organise en quatre chapitres : « Repenser les bibliothèques : bibliothèques de théâtre », « Les bibliothèques comme lieux de programmation théâtrale », « La bibliothèque s’invite sur scène » et « Omniprésence de la bibliothèque ». Les contributions et les entretiens étendent le champ de recherche déjà large envisagé dès le texte d’ouverture. De ce point de vue, le titre Bibliothèques à l’épreuve de la scène pourrait être vu comme restrictif, comme l’arbre qui cache la forêt, car non seulement le volume englobe tous les types de bibliothèques, publiques, privées, de théâtre, municipales, nationales, universitaires, spécialisées jusqu’à la “bibliothèque mondiale” de William Marx, titulaire de la chaire de Littératures comparées au Collège de France… mais aussi les librairies, le livre de manière générale, voire la littérature.
D’un autre côté la scène est théâtre, mais aussi danse et se déploie de la simple lecture en public à l’escape game, de la pratique amateur aux artistes professionnels, de la représentation à la performance et à l’installation et s’étend même grâce à l’excellent article d’Ada Ackerman consacré aux arts plastiques, ce qui, ajouté à la dimension internationale, fait de l’ouvrage un voyage merveilleux au pays des livres, qui, d’étape en étape, dessine de nouveaux paysages et nous apprend comment les uns et les autres, quand ils ne les lisent pas sagement en silence, se saisissent des livres pour en faire une lecture à haute voix, une scénographie, un texte à apprendre, un roman à incarner, un objet à classer, une source d’inspiration ou la clef d’un projet dramaturgique.
Si une frontière devait être trouvée à cette exploration, elle serait du côté des bibliothèques patrimoniales au sens strict, à peine évoquées dans le volume. Mais la limite se justifie parce que comme chacun sait la mémoire de la scène est faite de bien d’autres traces que celles contenues dans les livres : manuscrits, programmes, affiches, photographies, audiovisuel, costumes, œuvres d’art, etc. Il aurait donc fallu parler des collections patrimoniales en bibliothèques, mais aussi dans les services d’archives, les musées, les théâtres, les maisons d’écrivains… et peut-être risquer de s’y perdre.
Ces quelques lignes n’effleurent qu’à peine la richesse des propos réunis dans Bibliothèques à l’épreuve de la scène et se veulent avant tout une invitation au voyage, que chacun peut d’ailleurs prolonger à sa guise en se remémorant les expériences qu’il a eu dans ce domaine et en se réjouissant, par exemple, de voir enfin apparaître Faust dans l’entretien avec William Marx et renaître, au-delà du Mon Faust de Paul Valéry, toutes les cabinets-bibliothèques du docteur Faust imaginées pour la scène marionnettique et déplier ainsi la carte vers de nouvelles contrées encore.
4 janvier 2026
Pour citer cet article
Joël Huthwohl, « Recension – Bibliothèques à l’épreuve de la scène », Lectures & varia numéro 2 [en ligne], mis à jour le 01/01/2026, URL : https://sht.asso.fr/41858-2/