Revue d’Histoire du Théâtre • N°301 S2 2025
Blond&Roux, architectes de théâtre. La conception des lieux de spectacles, entre codifications, réglementations et prospectives
Résumé
Dans les années 2000, Marie-Agnès Blond et Stéphane Roux ont orienté leur pratique architecturale vers une spécialisation singulière : l’architecture théâtrale. Ce parcours s’est construit progressivement, nourri par leur propre expérience de spectateurs et par une série de projets notables. Cet entretien revient sur leur trajectoire, leurs références, théoriques et construites, les exigences et contraintes dans la création des lieux de spectacles.
Texte
Entretien mené le 6 juin 2025 par Sandrine Dubouilh
Une vocation née de l’expérience et des opportunités
Sandrine Dubouilh : Comment êtes-vous devenus « architectes de théâtre » ?
Marie-Agnès Blond : Spectateurs assidus, nous avons toujours été fascinés par la relation qui se crée, dans les salles, entre artistes et publics. Et nous souhaitions comprendre comment l’architecture intervient dans ce processus de médiation.
Stéphane Roux : Il fallait trouver l’opportunité d’amorcer cette réflexion. Ce qui a été fait en 1997, au travers du concours pour la rénovation du Théâtre de la Bourse à Bruxelles. Un lieu extraordinaire, emblématique de la culture flamande, très prospectif et dynamique, qui nous a beaucoup inspirés. Même si nous avons terminé deuxièmes, ce concours nous a permis de construire notre réflexion sur ce sujet et cela nous a donné une vraie crédibilité. Par la suite, nous avons enchaîné les projets, du Théâtre d’Arras au Bateau-Feu à Dunkerque, du Quartz à Brest jusqu’au Théâtre de la Ville.
Une méthode fondée sur l’exploration et le dialogue, sur une immersion dans les lieux et l’écoute des usagers
M-AB. L’important, pour nous, est de comprendre la singularité du bâtiment que nous devons concevoir.
SR. Pour chaque projet, nous cherchons à nous immerger dans cet équipement ; dans son projet artistique et culturel à venir s’il est neuf, dans son histoire et sa fonctionnalité, avec les acteurs qui l’ont animé depuis des années, s’il est restructuré. Ce travail d’écoute et d’analyse est enrichi par notre activité complémentaire de production musicale que nous réalisons au travers notre label shiiin. Cette activité nous permet de dialoguer de façon régulière avec des artistes et techniciens, qui nous font part de leurs attentes et besoins, nous plaçant au-delà de notre position de spectateur, au cœur de la réalité du spectacle.
Des influences théoriques et historiques solides
SD. Votre bibliothèque est très fournie. Avez-vous des ouvrages qui vous accompagnent ?
SR. L’histoire de l’architecture du théâtre est riche de nombreuses expériences et d’écrits tout aussi importants. Trois ouvrages constituent pour nous des éléments de structuration et d’enrichissement : Scénographie nouvelle de Jacques Polieri, Les Révolutions scéniques du XXe siècle de Denis Bablet, La Scène moderne de Giovanni Lista. Chacun explore un angle complémentaire de la pensée sur le théâtre contemporain : l’outil scénographique, la pratique artistique, et la pensée théorique.
M-AB. Nous sommes aussi intéressés par des ouvrages anciens, comme l’Essai sur l’architecture théâtrale (1782), de Pierre Patte, qui met en parallèle différentes salles italiennes ou encore les ouvrages d’Athanasius Kircher sur la musique (Musurgia Universalis, 1650) et sur l’acoustique (Phonurgia Nova, 1673).
SR. Ces ouvrages présentent des dispositifs extraordinaires de diffusion du son, jusque-là inenvisagés. Tous ces traités ont de multiples vocations, ce sont à la fois des récapitulatifs du savoir acquis et aussi des ouvertures vers des questionnements à venir. Ce sont des outils de réflexion, de prise de recul très importants pour nous.
M-AB. Au-delà de ces ouvrages sur le théâtre, les écrits de Paul Virilio, comme l’enseignement que nous avons reçu de lui à l’Ecole Spéciale d’Architecture, constituent pour nous, un apport théorique déterminant dans notre réflexion.
Entre contrainte normative et liberté créative
SD. Le cadre de la commande ne bride-t-il pas votre créativité ?
SR. La production architecturale, notamment dans le domaine des salles de spectacles, s’est fortement normalisée, pour des raisons économiques, techniques, de sécurité, d’accessibilité et en lien avec le code du travail. Mais, comme nous y encourageait Paul Virilio, il est nécessaire d’avoir un point de vue autre, qui dépasse le cadre strict des exigences des cahiers des charges de conception architecturale tout en s’inscrivant dans la réalité du contexte dans lequel le projet s’insère.
M-AB. Par exemple, pour le Théâtre d’Arras, alors que le programme envisageait la circulation du public en traversant une des trois salles existantes, nous avons proposé, en analogie avec l’utilisation des espaces souterrains caractéristiques de la ville, les boves, de creuser un espace sous les salles les reliant entre elles.
Pour le Théâtre de la Ville, alors que le programme envisageait de réorganiser les fonctionnalités d’accueil du public, sans modifier la configuration existante du hall, nous avons proposé de le repenser en intégralité, afin qu’il réponde aux nouvelles attentes du public, de lieu ouvert sur la ville et dynamique, offrant de nouveaux usages. Nous nous sommes réappropriés les éléments caractéristiques de l’architecture de Davioud, avec ses grandes ouvertures sur la Place du Châtelet, et celle de Valentin Fabre et Jean Perrottet et leurs gradins en béton, pour insérer de nouvelles mezzanines qui offrent des points de vue sur la ville et encadrent un espace intérieur, plateforme de nombreux nouveaux usages.
SR. En nous réappropriant les éléments structurants existants, nous offrons une nouvelle cohérence esthétique et fonctionnelle.
La tension entre normes, techniques et innovation
SD. Le poids des normes empêche-t-il d’innover ?
M-AB. En France, les concours imposent des cadres techniques très exigeants et contraints. Néanmoins, notre ambition est de dépasser ces contingences pour proposer des solutions ouvertes, dynamiques, flexibles, dans un cadre économique défini.
SR. Le XXe siècle a proposé des tentatives expérimentales, recalibrant les rapports entre public et artistes. Ces expériences souvent coûteuses, difficiles à mettre en œuvre et à entretenir ont fait place à un réalisme fonctionnel que les metteurs en scène et scénographes de spectacles s’attachent à dépasser.
Un travail en dialogue avec les scénographes
SD. Qui dessine le théâtre ? Le scénographe ou l’architecte ?
M-AB. Les scénographes prennent en charge la définition de l’outil scénographique dans l’espace scénique et dans la salle.
SR. Les architectes conçoivent les volumes et l’architecture des salles en dialogue constant avec les scénographes et les acousticiens, en associant artistes et techniciens.
Vers un théâtre plus ouvert et décloisonné
SD. Quelles perspectives voyez-vous pour l’architecture théâtrale ?
M-AB. Le théâtre idéal serait celui qui permettrait de faire fusionner scène et salle, ou du moins d’instaurer de fort rapports de proximité entre les deux, mais aussi celui où la dimension d’accueil serait magnifiée pour que le spectateur, dès l’entrée, soit immergé dans l’espace et le temps du spectacle.
SR. Ce sont les artistes qui franchissent les frontières, nous, architectes, devons leur fournir un cadre stable, adaptable mais responsable. Car l’architecture est faite pour durer.
Pour citer cet article
Sandrine Dubouilh, « Blond&Roux, architectes de théâtre. La conception des lieux de spectacles, entre codifications, réglementations et prospectives », Revue d’Histoire du Théâtre numéro 301 [en ligne], mis à jour le 01/03/2025, URL : https://sht.asso.fr/blondroux-architectes-de-theatre-la-conception-des-lieux-de-spectacles-entre-codifications-reglementations-et-prospectives/